Enfance d’antan

J’ai mis au monde un 1999, je suis contente qu’il aille connu une enfance sans cellulaire. Il a appris à attendre qu’on vienne le chercher parce qu’il pouvait pas nous rejoindre, il a appris à demander quand il savait pas, au lieu de pitonner, il a écrit les numéros de téléphone résidentiels de ses amis sur des p’tits bouts de papier pour pas les oublier.

Un millénaux a eu la chance de passer des étés à construire des cabanes dans les arbres sans s’inquiéter d’échapper son cellulaire, il n’a jamais dû revirer de bord à mi-chemin parce qu’il avait oublié sa crisse de charge, il s’en foutait ben de pas être le premier à savoir que la petite voisine sortait pu avec le gars de la 12e avenue. Un millénaux, ça a joué au hockey dehors en hiver pis ça jamais manquer une passe parce que ça publiait un selfie de lui sur Facebook pour montrer sa face contente, pour après, se géo localiser sur Snap pis mettre sa story à jour sur Instagram.

Je suis contente d’avoir un 1999 qui a compté les chars rouges pis les bleus quand on prenait la route pour une longue ride, je suis contente d’avoir jouer à se donner une « bine » quand on était le premier à voir un char jaune, ou à lever les bras en l’air quand on roulait sur un chemin de fer. Contente d’avoir joué dans la piscine sans qu’il sorte au 2 minutes checker son cellulaire, contente d’avoir fait des bonhommes de neige sans qu’il s’inquiète que sa poche de manteau soit mouillée pis que ça fuck son écran.

Je l’ai mis au monde juste à temps. Dans la chambre d’hôpital, y’avait pas de cellulaire pour diffuser sa petite face flambette pis j’ai pas manquer son premier souffle parce que je mettais mon statut à jour avec un selfie de ma face encore enflée d’avoir trop poussé. J’étais toute à lui pis y’était tout à moé.

Les enfants nés quelques années après ont pas connu la vie sans appareil mobile. Ça, ça veut dire que, déjà tout petits, ils pitonnaient sur quelque chose. Ma nièce de 2 ans et demi prenait elle-même ses selfies sur Snap Chat l’autre jour. Elle ajoutait les petites oreilles de chien ou la corne de licorne pis elle envoyait sa photo à sa grand-mère.

Jugez pas, ils sont tous pareils.

Dans la salle d’attente, dans l’avion, ben assis dans le panier d’épicerie, sur la plage, ou ben le matin quand maman dort encore, les touts petits pitonnent, concentrés sur le dernier film de Disney, sur un vidéo de chien, ou sur une pub quelconque qui vient d’ouvrir sans qu’ils ne touchent à rien.

À 8 ans déjà, vos fillettes dansent devant des centaines de followers grâce à Musically. C’est inoffensif, créatif, ça les fait bouger un peu. Les portes sont grandes ouvertes pour le grand départ de la course aux « like ». Avant son dixième anniversaire vous allez avoir perdu le compte de ceux qui la follow sur ses comptes, même elle le saura pu. Déjà, elle veut plaire, être populaire, pis elle se réveille la nuit pour regarder combien de personnes l’ont regardé dans la dernière heure. Dès son entrée au secondaire, vous allez consulter les effets secondaires de la mélatonine parce que la petite Beyoncé est fatiguée pis elle développe un problème de confiance ou d’estime.

Un millénaux a appris à mettre une cassette vidéo dans lecteur pour regarder un film sur la télé du salon, pas sur Netflix enfermé dans sa chambre à coucher, au moment où ca fait son affaire. Il s’est dépêché de faire son lit parce que Bayblade jouait dans 10 minutes pis fallait pas le manquer. Ce jeune de 20 ans aujourd’hui apprenait à 8 ans à partir tout l’après-midi sans contact régulier avec une mère qui était même pas anxieuse de pas savoir chez quel ami il allait se retrouver. Il partait a vélo à midi pis revenait pour le souper, il racontait sa journée sans que personne sache déjà ses exploits pour les avoir vu passer dans son fil d’actualité. Ya rien de pire qu’un enfant qui veut raconter son aventure pis qui se fait répondre « je l’sais déjà, j’ai vu la photo passer sur ma page».

Un 1999, ça fait partie des derniers de l’espèce, ils sont les derniers à avoir connu la vie débranchée, sans course à la popularité, sans l’insécurité de pas savoir, sans se sentir rejeté d’être le dernier à apprendre la nouvelle rumeur, la dernière rupture. Ils sont les derniers à avoir appris à attendre sans données entre les mains, ou sans amis en ligne.

Mon gars a des souvenirs de lui sans cellulaire dans sa poche arrière, sans moment de panique parce qu’il pense l’avoir perdu ou laissé quelque part ouvert pis que celui qui le trouve puisse consulter son contenu. Le ptit 99 a pu profiter d’une enfance sans réseau, sans fil d’actualité, il a plein de photos imprimées, cachées dans de vieilles boites à soulier.

Pour les plus jeunes, c’est tout aussi beau mise à part que partout ils ont un écran à regarder, une game à finir, un statut à commenter, une page à rafraichir. Ils vont jouer dehors, patiner construire des cabanes, mais ils pourront pas s’imaginer la vie sans appareil mobile, c’est comme quand j’étais petite pis qu’on me racontait la vie sans télé, sans électricité.

La vie sans réseau ça existe pu, on est rendu là, je suis heureuse quand même que mon 1999 l’aille vécu même si aujourd’hui il s’en passerait pas. C’est comme s’il avait vécu un peu au temps du moyen Âge pis un peu à l’Âge moderne, son moyen Âge est rangé dans une vieille boite à soulier, pis son Âge moderne est stocké dans un nuage virtuel, Miss Rebelle

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