Quand t’as une belle job

Quand tu travailles à accompagner des filles victimes d’exploitation sexuelle, t’as pas une job facile mais t’as quand même une belle job.

Quand t’accompagnes une fille qui revient d’un réseau, tu dois d’abord briser la résistance, tu dois ensuite établir la confiance, contourner l’opposition, la rigidité, toucher l’égo, le bercer, le soigner. L’affaire c’est que l’exploiteur est si stratégique que la p’tite sait même pas qu’elle a été violée. Il est tellement magouilleur et hypocrite que la p’tite se sent protégée. Elle fait ça pour lui, lui a proposé de plein gré tellement le gars est bon manipulateur. La petite est ben loin, à l’abri d’un conte de fées, loin loin dans le besoin d’être belle, d’être aimée. Elle voit rien, se tient dans le déni, s’encourage à continuer pour être à la hauteur, garder l’exclusivité.

Elle arrive fâchée d’avoir été sauvée par les policiers, frustrée qu’on se mêle de ses affaires, elle s’inquiète pour son Roméo, magouille pour lui téléphoner et lui demander de venir la chercher. Elle comprend pas pourquoi elle peut pas. C’est mon chum, qu’elle va me dire, faut que je lui parle, il va s’inquiéter, me chercher partout, j’ai besoin de le rassurer, il va s’imaginer que quelque chose de grave m’est arrivé.

Ma job se passe dans la zone entre ce qu’elle pense pis ce qui se passe vraiment. Vous me demandez où je travaille, ben c’est drette-là, dans cette zone floue, opaque, dans cette zone où on voit rien parce que le brouillard est trop épais, dans cette zone de mensonges et de fausses vérités, c’est là que j’installe mon bureau avec mes crayons, mes papiers pis ma p’tite musique, c’est là que j’me perds dans les fausses croyances, que je cherche les bons mots, ceux qui vont ni choquer, ni juger, pis tsé, l’espace est pas ben grand pour travailler, y’a pas beaucoup de lumière, c’est pas tout le monde qui peut entrer, c’est chaotique, désordonné.

Y’a quelque chose de beau, c’est que moi aussi j’me perds, faut que je trouve mes points de repère, que je trouve ma zone de confort, ma tolérance, ma distance, que je m’accroche aux bonnes affaires. C’est jamais la même jeune, même si, chaque fois, c’est le même scénario. On le sait ben que son Roméo s’en fout, qu’il ne la cherche pas, que la petite est déjà remplacée par une autre qui devrait m’arriver dans 3 mois.C’est un fléau cette réalité-là.

Je les entends me dire, « toi tu comprends rien » pis ça me fait sourire. Elles ont 14-15-16 ans, pis c’est moi qui comprend pas, avouez que c’est quand même un beau départ, ben c’est là que mon shift commence, c’est drette-là que ça part.

Là, elle va me dire qu’il l’aime, qu’elle est exclusive, qu’il l’a comprend pis qu’elle ramasse de l’argent pour leur appartement. Je vais transformer ses propres paroles en doutes, je vais lentement changer le décor de la chambre d’hôtel qu’elle trouvait si belle, dépeindre le visage de son Roméo qu’elle trouvait si beau. Je vais lentement affaiblir son sentiment de sécurité, soulever la petite fois où elle a eu peur, la p’tite nuit où elle a pensé à sa mère, je vais lui parler d’angoisse quand elle va me parler de ses rêves, de fuite quand elle va me parler de sa conso. Ma job en fait c’est de l’amener à modifier son propre discours pour mettre les vrais mots.

Elle va réaliser que le sac Gucci qu’il lui a offert est un faux, que ses shoes à 300 $ la paire viennent d’un marché aux puces dans la rangée du stock volé. Elle va comprendre qu’elle a payé pour ses pubs sur le web mais en fait, c’était gratuit, elle va apprendre qu’elle a payé pour le AirBNB mais que tout est payé d’avance avec des fausses cartes de crédit, pis elle va comprendre que c’est pas un hasard si elle a perdu son cell pis ses cartes d’identité. Son chum va devenir un agresseur, ses expériences sexuelles vont devenir des viols, son histoire d’amour va se transformer en cauchemar pis le conte de fées va doucement se retrouver dans la section des faits vécus, juste à côté des roman d’horreur.

Il s’agit de s’installer quelque part entre sa conscience, sa tête pis son p’tit cœur en quête de romance version Instagram. C’est beau les photos de petits couples amoureux, tout l’monde en veut. Là, j’me fais un café pis j’écoute le récit. Je vais lui faire trouver la faille, l’inégalité, l’injustice, je vais lui faire contester sa propre histoire pis à la fin, c’est elle même qui va identifier l’imposteur. Comme dans un bon suspense, elle va identifier celui qu’elle aurait jamais soupçonné. Elle va s’apercevoir que la fois du viol collectif, la fois où son Roméo était pas là, la fois où il est arrivé trop tard pour la sauver, ben c’était lui qui l’avait vendue. Vous avez pas idées combien ces gars-là jouent dans la tête de leurs petites victimes, combien ils prennent chaque faiblesse, chaque fragilité, chaque besoin non comblé pour s’en faire des alliés.

Ma job c’est ça, c’est de remettre en question, de remettre en doute les certitudes, c’est de déséquilibrer le fil de l’histoire jusqu’à ce que la fin soit ben loin de la fin d’un conte de fées. Roméo t’attend pas, y’a pas de cheval blanc, y’a volé tout ton argent, ta dignité, il t’a déjà remplacée par une autre, la fée marraine est partie ailleurs, dégoutée, on t’a pas protégée ma belle, on t’a utilisée, violée, pis tes vidéos sur le web ben les policiers pourront pas tous les enlever.

Ma job c’est ça.

Mon bureau c’est la 3e porte, celle après la police pis le médecin, après ça, c’est moi. J’ai pas de baguette magique, pas de génie sorti d’une bouteille avec 3 vœux à exaucer, j’ai rien, mis à part mes valeurs, mes expériences, quelques outils pis ma grande certitude inébranlable que je peux changer quelque chose, même si c’est tout petit.

Cette histoire-là, c’est pas l’histoire d’une fille en particulier, c’est l’histoire de trop de filles, ça se passe pas à un endroit précis, ça se passe partout autour de chez vous, dans une zone ombragée, peu importe l’endroit où vous lisez, ça se passe pas dans mon bureau, ça se passe dans tous les bureaux de ceux qui font la job. C’est juste l’histoire d’une job, notre job, qui se résume à se faire une place dans un récit pour essayer de le changer, des fois j’y arrive, mais des fois j’y arrive pas, ma job c’est ça, Miss Rebelle

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